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CÉLÉBRER LES HEURES
Les eaux du psautierMaxime Allard
Dès le premier psaume, l’eau est mise en scène, comme un ruisseau. Elle fait sa dernière apparition dans le Psaume 147 sous la figure de la neige invitée, avec le feu, la grêle, le brouillard et l’ouragan, à louer le Seigneur. Mais dans les champs sémantiques et culturels du psautier, l’« eau » joue sens et contresens : d’un côté l’eau engloutit, étouffe la vie, la fait disparaître ; de l’autre, l’eau ce qui permet de vivre, d’éclore, de porter des fruits. L’eau a donc des visages contradictoires. « EAU-ABSOLUE » ET SES REPRÉSENTATIONS
L’eau comme « mer » est aussi occasion et lieu du salut (65, 6) Du coup, grâce à ces allusions à la mer des Roseaux ou à la mer Rouge et au passage du Jourdain, un lien est établi entre le geste de la création et la geste du salut. Dieu s’en sert pour délimiter son royaume (71, 8 ; 88, 26). Mais aussi il la fend (73, 13 ; 77, 13 ; 135, 13) ; il en fait son sentier (76, 20). Dieu tire de l’eau et, ainsi, sauve son peuple (143, 7) ; il ramène des abîmes de la mer (67, 23 ; 106, 23-30). Dieu rend la vie jusqu’au désert grâce à l’eau (77, 15-16.20). En ce sens, Dieu peut faire entrer dans l’eau pour en faire ressortir (65, 12), ce que ne manquera pas d’exploiter la théologie et la symbolique du baptême en régime chrétien.EAUX DE DIEU, EAUX DES HUMAINS L’eau participe à sa manière à l’acclamation lancée vers Dieu par la création et les autres créatures (68, 35 ; 95, 11 ; 97, 7-8). De vacarme assourdissant et effrayant, elle devient soutien de l’hymne d’action de grâce de l’humanité. Grâce à elle, « tout exulte et chante ! » (64, 14)Peuple du désert, Israël prie ou crie vers son Dieu, le chante ou lui réveille la mémoire à partir de son expérience de l’espace. Au désert ou dans un lieu aride, l’eau fait vivre, elle vivifie. Il y a un temps pour l’eau et il faut y revenir, la retrouver, s’y retrouver, s’y plonger, puiser pour la trouver, sans quoi vivre assèche, dessèche, tue. Vivre, c’est boire l’eau, se trouver dans sa proximité à cause de la vie qui y prolifère. Plus on s’éloigne de l’eau, plus la mort risque d’être au rendez-vous à moins, justement, que Dieu ne fasse surgir de l’eau. À moins aussi que, rebelle, fuyant les humains, on aille demeurer dans les lieux arides, sans eau (67, 7).Peuple du désert, Israël vit dans les montagnes, là où l’eau peut surgir et couler des sources ou des nuages. Les vallées intéressantes pour l’agriculture sont aussi des lieux dangereux, susceptibles d’inondations subites pendant les pluies ! Le salut vient donc des hauteurs, des montagnes, là où Dieu ne dédaigne pas habiter, là d’où il vient sauver ses fidèles pour les emmener loin des eaux traumatisantes (17, 17 ; 103, 6 ; 143, 7).De fait, peu importe le lieu, la figure des eaux et l’expérience humaine de ces eaux, les psaumes témoignent de la maestria de Dieu qui joue sur les eaux et se joue d’elle. Dieu seul fait basculer des eaux de mort en eaux de salut. Il transmue l’eau-absolue, qui résiste à être marginalisée, en eaux-figures vivifiantes. En ce sens, le salut divin a quelque chose de la dynamique homéostatique : Dieu retire l’eau pour que le sol apparaisse et que l’être humain puisse être installé sur la terre ; Dieu donne l’eau qui fait vivre et grandir afin que les humains ne tombent pas en poussière. Trop d’eau tue, étouffe ; pas assez rend aride, fait tomber en poussière. Les êtres humains, attaqués et brimés par leurs congénères, pleurent à en mourir presque mais aspirent en même temps à la paix près des eaux tranquilles avec d’autres humains. Leurs pleurs sont entendus de Dieu qui pourra les mener aux pâturages verdoyants grâce aux eaux jaillissantes. Les humains sont en quête de lieux arrosés ou arrosables. Mais en même temps, ils savent leur impuissance ou leurs pouvoirs limités devant une mer déchaînée ou des pluies diluviennes. Les fleuves peuvent tout aussi bien transporter le limon fertilisant que des milliers de cadavres d’humains assassinés pour raisons ethniques ou de partage des eaux !Tout cela est vrai et peut donner lieu à de belles envolées. Mais nous ne vivons ni dans un pays désertique ni sur des montagnes vibrantes de sources. Autrement qu’en Israël, des fleuves immenses traversent nos contrées. Une pénurie d’eau ou une sécheresse sont des idées sans grand enracinement existentiel pour la plupart d’entre nous, contrairement à ce qui se passe dans bien d’autres pays du monde. Prier les psaumes en étant attentifs aux figures de l’eau permet peut-être de faire jaillir un commencement de solidarité… Peut-être aussi les transformations de la planète (réchauffement climatiques, hausse du niveau de la mer, etc.) inciteront-elles à intégrer autrement les eaux dans notre prière. Du coup, le texte des psaumes, que nous tendons à spiritualiser à outrance, retrouveront vie et vigueur.
(N.B. Version intégrale parue dans le no 54 de Célébrer les Heures, été 2007)Cet article est tiré de la revue Célébrer les Heures. On peut en savoir davantage sur cette revue en écrivant à Célébrer les Heures, 2715, chemin de la Côte-Sainte-Catherine, Montréal (Québec) H3T 1B6, Canada. |
![]() Une initiation à la prière des psaumes et à la prière liturgique, en collaboration avec la revue « Célébrer les Heures ».Responsable :
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