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Mars
2002
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La
vie de Frère Roger, fondateur de Taizé
de
Kathryn Spink

n 1940, en pleine guerre, un jeune homme s'installe
seul dans le petit village de Taizé et y cache des réfugiés,
notamment des juifs. Aujourd'hui, c'est une communauté
mondialement connue. Elle accueille des dizaines de milliers
de jeunes de tous les pays. Elle anime des rencontres sur tous
les continents et est présente aux cotés des plus
pauvres du monde. Le livre donne amplement la parole à
Frère Roger lui-même pour raconter ses origines
familiales, la naissance puis la réalisation de ses intuitions,
les étapes d'une aventure risquée, semée,
certes, de succès, mais aussi de limites, en particulier
sur le chemin de l'cuménisme qui avait été
si bien engagé. Nous ne pouvons construire qu'à
partir de ce que nous sommes, avec nos limites et nos fragilités.
Dieu dépose un trésor d'Evangile dans les vases
d'argile que nous sommes. .
Le fondateur de Taizé demeure étonné de
ce qui est arrivé. Cette biographie raconte l'extraordinaire
itinéraire spirituel d'un homme et l'aventure sans pareille
d'une communauté chrétienne au Xxe siècle.
Extrait du Chapitre Un désert humain
La défaite française
de 1940 avait laissé le pays séparé en
deux zones, l'une occupée, l'autre libre. Des réfugiés,
des juifs en particulier, essayaient de fuir et de se cacher
dans la zone non occupée. Roger se sentait poussé
à partir pour la France, afin d'être près
des plus démunis. Il savait qu'il devait vivre et prier
au cur de la détresse, pour que naisse ce dont
il avait l'intuition. Je souhaitais commercer en quelque
sorte par me mesurer moi-même : suis-je capable de me
tenir au milieu d'une des plus grandes épreuves du moment
? .
Il demanda à une agence s'il trouverait une maison en
France. .. Dès septembre, Roger retourna à Cluny
chez le notaire pour signer la promesse d'achat d'une maison
à Taizé. Le voyant si jeune, le notaire lui fit
remarquer que, une fois qu'il aurait signé, s'il changeait
d'avis il aurait une somme à payer. Roger alla un moment
à l'église Notre-Dame-de-Cluny pour prier. Puis
il revint et signa.
Le choix de Taizé,
village tout simple et en partie abandonné, garde pour
frère Roger une part de mystère. Je savais,
dit-il, que ce projet devait se réaliser dans un désert.
Or une succession d'événements avait fait de cette
région un désert humain : la maladie qui avait
frappé les vignobles, l'attraction exercée par
des zones plus industrielles, la Première Guerre mondiale
dont si peu d'hommes étaient revenus. La solitude pesait
particulièrement sur les personnes âgées.
Mais, pour ma part, je n'en fus pas gêné. Il y
avait trop de nécessités immédiates. Depuis
le premier jour, j'ai dû apprendre à travailler
la terre et à vivre de très peu.
Taizé se trouvait
à quelques kilomètres au sud de la ligne de démarcation
qui coupait la France en deux. Apprenant que frère Roger
vivait à Taizé, des amis de Lyon lui demandèrent,
dès 1940, s'il pouvait cacher dans sa maison des réfugiés,
des juifs notamment. Et la maison devint le lieu d'un va-et-vient
de réfugiés, parfois abattus par la peur et l'épuisement.
Chacun n'indiquait à frère Roger que son prénom
et ne disait de son passé que ce qu'il souhaitait dire.
Frère Roger préparait de la soupe aux orties et
des escargots qu'il trouvait à profusion car il y avait
autrefois, au pied de la colline, une escargotière. Il
allait les ramasser et les jetait dans l'eau bouillante. Il
les ressortait de l'eau et on les mangeait tels quels.
Ainsi la nécessité
d'accueillir et de gagner sa vie s'est imposée à
lui dès le début. Il découvrit que, même
avec très peu, il est possible de recevoir et de partager.
La simplicité des moyens donne naissance à un
sens de l'universel et de la communion, alors que, parfois,
l'abondance peut être une source d'embarras pour celui
qui reçoit, comme pour celui qui est accueilli.
Les repas à Taizé
sont restés simples. Mais la simplicité n'est
jamais confondue avec l'austérité. Avec de l'imagination,
avec presque rien, il est possible d'apporter de la gaieté
et un sens festif à l'existence quotidienne.
Frère Roger conserve
des souvenirs chaleureux de l'accueil de certains habitants
de Taizé, en particulier la voisine qui, l'hiver, chauffait
une brique pour qu'il la mette dans son lit avant la nuit.
Trois
fois par jour, frère Roger se retirait pour prier dans
un petit oratoire qu'il avait aménagé. Certains
des réfugiés étaient juifs. Pour frère
Roger, il n'était pas question que ses hôtes se
sentent obligés de se joindre à lui pour la prière.
J'aurais trouvé insupportable qu'ils viennent
prier par gratitude. Ils savaient que je priais mais je ne disais
rien. On ne peut forcer quiconque. C'est une période
où j'ai beaucoup aimé chanter seul. Le chant,
la musique jouaient un tel rôle dans ma famille depuis
mon enfance.
Se remémorant
cette époque, frère Roger pense qu'il était
non pas naïf mais sans expérience encore. Et il
découvrit la face la moins généreuse de
l'humanité. Il était en danger continuel bien
que, durant les deux premières années, ses parents
aient demandé au général Filloneau, oncle
par alliance d'une des surs de frère Roger, de
protéger de loin leur fils. Pendant l'été
1942, il reçut une lettre du général l'informant
qu'il ne pouvait plus assurer sa protection et qu'il valait
mieux quitter Taizé. Il décida de ne plus accueillir
de réfugiés pour ne pas les mettre en danger.
Mais lui-même resta, en dépit des visites régulières
de la police civile. Il se souvient de s'être exhorté
à consentir à tout ce qui pourrait
lui arriver, de la même manière que, adolescent,
il s'était résolu à consentir à
sa maladie. Un soir de l'été 1942, il faisait
chaud, les fenêtres étaient grandes ouvertes. J'étais
assis à une petite table sur laquelle j'écrivais.
La menace d'être arrêté était pesante.
Ce soir-là, face à la peur qui prenait aux entrailles,
il y eut un oui à Dieu. Je fus saisi par une prière
que je dis vraiment sans comprendre : Même s'il
fallait perdre la vie, permets que se poursuive ici ce qui a
commencé.
En novembre 1942, frère
Roger accompagna en Suisse quelqu'un qui était sans papiers
pour franchir la frontière. C'est précisément
à ce moment-là que la France fut totalement occupée
et qu'il devint impossible d'y retourner. Quelque temps plus
tard, un ami de Cluny, Gaston Chautard, fit savoir à
frère Roger que, les 11 et 12 novembre ; la Gestapo avait
visité deux fois la maison de Taizé. Il avait
été dénoncé. Depuis, j'ai
souvent pensé que, dans chaque pays du monde, il devait
y avoir une proportion à eu près égale
d'êtres humains capables du plus grave quand les circonstances
s'y prêtent. Et Roger resta en Suisse. Il fut profondément
touché par cette dénonciation. Une fois de plus,
il en appela aux intuitions de son enfance et de sa jeunesse.
Il importait avant tout de consentir, sans se laisser atteindre
par la désespérance et le découragement.
A Genève, il se mit à aller prier chaque matin,
avec quelques jeunes, dans une chapelle de la cathédrale.
Extrait du Chapitre la parabole de la communauté
Pendant la période
qu'il avait passé à Taizé, Roger avait
rédigé une petite brochure et l'avait publié
en automne 1941. Dans cette brochure de 18 pages, il décrivait
son idéal de vie commune. Il avait intitulé ce
texte Notes explicatives. La toute première version,
le l'avais écrite pour moi-même. Vers l'âge
de 18 ans, j'ai eu conscience que, pour se construire intérieurement,
il était indispensable de découvrir quelques références
essentielles auxquelles revenir jusqu'à la mort. J'avais
réalisé que le chrétien se charpente à
partir de quelques valeurs fondamentales d'Evangile autour desquelles
s'élabore une unité de la personne. S'il fallait
oser prendre de grands risques pour le Christ, et non pas choisir
la facilité, j'allais avoir besoin d'être vigilant.
Dans l'Ecriture, il y a des textes plus fondamentaux
que d'autres. Frère Roger a toujours considéré
que les Béatitudes étaient particulièrement
essentielles. Aussi, lorsqu'il se mit à écrire,
il commença par les trois mots qui récapitulaient
l'esprit des Béatitudes : joie, simplicité, miséricorde.
Là se trouvait pour lui comme une lumière d'Evangile.
Mais, comment vivre ces réalités quand on est
seul ?
Avec le temps, Roger avait
ressenti la nécessité d'une source commune
à partir de laquelle une parabole de communauté
puisse se réaliser à quelques-uns. Dans
sa brochure, il raconte ces rencontres d'étudiants,
ces balades à travers champs et bois, ces veillées
tardives pendant lesquelles, au cours de longs entretiens, nous
découvrions une préoccupation commune qui tous
nous avait pris à la gorge : notre solitude, l'état
d'isolement qui nous menaçait une fois les études
terminées . Cette constatation l'amena à
préparer les bases d'une vie en communauté.
Il s'agissait pour nous, écrivait-il, de rompre avec
une tradition trop individualiste afin d'user pleinement des
richesses engendrées par la vie commune. Tenter
de former une communauté : Voilà l'appel
qui devint irrésistible.
Pour donner des fondements solides à la vie intérieure,
cette brochure de 1941 met en évidence quelques mots
que Roger avait déjà fixés pour lui-même
depuis longtemps : Que ta journée, labeur et repos
soient vivifiées par la Parole de Dieu ; maintiens en
tout le silence intérieur pour demeurer en Christ ; pénètre-toi
de l'esprit des Béatitudes, joie, simplicité,
miséricorde.
Frère Roger écrit
aussi que la réconciliation des chrétiens est
une vocation essentielle : Nous voudrions conserver présente
la vision du déchirement du Corps du Christ. Notre communauté
doit être un foyer d'cuménisme.
La brochure annonce qu'à
Taizé une maison a été ouverte comme lieu
de prière. Cette annonce est commentée par une
note en bas de page qui montre que Roger avait dans le cur
beaucoup plus que ce qu'il avait osé écrire :
On nous pose souvent la question : allez-vous créer
dans cette maison une communauté permanente ? La question
est trop brûlante aujourd'hui pour pouvoir donner des
précisions à ce sujet.
Il est intéressant
de remarquer que tout ce qui allait naître dans les années
à venir était déjà contenu en germe
dans la brève brochure de 1941, rédigée
par un jeune homme de 25 ans. Ces Notes explicatives furent
publiées à Lyon fin 1941 par l'intermédiaire
de l'abbé Couturier, un pionnier de l'cuménisme.
Parmi ceux qui lurent la
brochure, il y eut deux étudiants de Genève qui
devinrent plus tard les deux premiers frères de Roger.
Ils furent frappés par sa publication et prirent contact
avec lui à l'occasion de ses passages en Suisse : Max
Thurian qui étudiait la théologie, et Pierre Souvairan,
l'agronomie. Fin 1942, lorsque Roger, de retour de Taizé,
dut rester à Genève, Max et Pierre le rejoignirent
pouru vivre avec lui dans un appartement situé à
l'ombre de la cathédrale de Genève, rue du Puits-Saint-Pierre.
Un quatrième vint partager leur vie, Daniel de Montmollin.
Ils commencèrent une vie de travail commun et de prière,
dans le célibat et dans la communauté des biens,
avec une promesse renouvelée chaque année. Max
préparait une thèse sur la liturgie et Roger reprit
la sienne sur un sujet en relation avec ce qui commençait
à prendre forme : L'idéal monastique avant
saint Benoît et sa conformité à l'Evangile.
Une vie en commun,
une très belle vie , commença à Genève.
L'appartement était toujours plein d'hôtes, comme
l'était la chapelle qu'ils utilisaient à la cathédrale.
Bientôt la prière du matin eut lieu dans la cathédrale
elle-même. Geneviève, la sur de Roger, tenait
l'orgue pour la prière commune. Elle se souvient de sa
propre surprise en voyant le nombre de jeunes qui venaient le
matin prendre part à la prière avant d'aller au
travail.
Extrait du chapitre Des voies nouvelles
A la fin des
années 1970, une génération nouvelle arrivait
sur la colline de Taizé. Le processus de maturation et
d'approfondissement que souhaitaient les frères avait
besoin de s'appuyer sur une recherche des sources de la foi,
de la confiance en Dieu. Désormais, chaque matin, tout
au long de l'année, des frères allaient donner
dans tous les groupes, en de nombreuses langues, une introduction
aux sources chrétiennes.
En été 1975,
une journée du peuple de Dieu eut lieu
à Taizé. Les cardinaux Marty et Dopfner, présidents
des conférences épiscopales de France et d'Allemagne,
y participèrent. Ce fut l'occasion d'exprimer à
beaucoup ce que frère Roge avait déjà dit
aux jeunes responsables le lendemain du concile des jeunes :
Taizé ne veut pas organiser un mouvement autour de la
communauté, mais, souhaite stimuler les jeunes
à devenir chez eux créateurs de paix, porteurs
de réconciliation et de confiance sur la terre, en s'engageant
dans leur ville, leur village, leur paroisse, avec toutes les
générations, des enfants aux personnes âgées.
Pour accompagner les jeunes dans cette recherche, il fut décidé
que, une fois par an, la communauté irait aux eux passer
cinq ou six jours dans une grande ville, du 28 décembre
au 3 janvier. Ce furent les rencontres européennes qui,
dès 1978, eurent lieu à Paris, Barcelone, Rome,
Londres, Cologne
Avec les années,
le nombre de participants devint si grand que la cathédrale
de la ville ne suffisait plus pour la prière commune,
il fallut relier plusieurs églises par lignes téléphoniques.
Puis, quand les frontières de l'Europe de l'Est s'ouvrirent,
ces rencontres eurent lieu à Wroclaw, Pragues, Budapest,.
Ensuite, les rencontres de Vienne, en 1992, de Paris, en 1994,
rassemblèrent plus de cent mille jeunes, non seulement
européens mais aussi d'autres continents. Désormais,
lors de chaque rencontre, les jeunes sont réunis dans
le plus grand espace qu'on puisse trouver, généralement
des halles d'exposition ornées et transformées
en lieux de prière. Chaque année, de septembre
à janvier, des frères vivent dans la ville pour
y préparer, avec les paroisses, l'accueil des dizaines
de milliers de jeunes.
A Taizé, les rencontres
de jeunes sont devenues intercontinentales. Aujourd'hui, chaque
semaine, elles réunissent des jeunes de 35 à 70
nations, du Mexique au Kazakhstan, du Congo à l'Inde,
de Haïti à l'Afrique du Sud.
A suivre, le mois prochain : Frère Roger : un
reflet du Christ de compassion
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