'évangile
de Jean présente une scène étonnante qui
n'a pas beaucoup retenu l'attention des commentateurs. Les frères
de Jésus l'invitent à se rendre en Judée,
à Jérusalem, pour la fête de Sukkôt.
Ils lui disent : On ne fait pas les choses en cachette si l'on
veut être connu au grand jour. Ce que tu fais, montre-le
au monde (Jean 7 3-4).
On
sent là une impatience et un souci d'efficacité
qui ne nous est pas étranger. Les frères de Jésus
obéissent à une logique que nous comprenons bien.
Nous sommes d'accord avec eux, ils ont tout à fait raison.
D'ailleurs, les prophètes de l'Ancien Testament ne faisaient
pas autrement. C'est bien au cour du sanctuaire de Béthel
qu'Amos se déplace à partir de sa patrie située
bien loin de là, à Teqoa (Amos 7 10ss). C'est
à la porte du Temple de Jérusalem que Jérémie
va se poster en un moment critique de l'histoire de la ville
(Jérémie 7 1).
Ce
qui étonne, c'est la réponse de Jésus.
L'occasion n'est pas encore venue ; pour vous, toutes les occasions
sont bonnes. Rendez-vous à cette fête, moi je n'irai
pas, l'occasion n'est pas encore là (Jean 7 8). Est-ce
calcul politique ? Est-ce une question de flair, de sens du
moment stratégique ? Jésus est-il tout simplement
plus avisé que ses frères ? Il semble que non.
On le verra ailleurs retarder une autre démarche importante
: Lazare étant malade, ses sours font parvenir à
Jésus la nouvelle : Seigneur, ton ami est malade. (.)
Ayant appris que Lazare était malade, il est resté
encore deux jours là où il était puis il
a dit à ses disciples : On retourne en Judée (Jean
11 2.6-7).
Manifestement,
Jésus sait quelque chose que ses frères et ses
proches ne savaient pas, quelque chose que nous savons probablement
encore moins bien nous-mêmes. Il savait attendre. Son
calendrier n'était pas dicté par les attentes
des autres, les pressions de son entourage ou un sentiment d'urgence
ou de précipitation. Le Jésus que nous présentent
les quatre évangélistes porte sur le temps et
la durée un regard d'impatience patiente. Autant on le
sent habité par le sens de la proximité du Règne
de Dieu, désireux que l'on s'y ouvre par la conversion
aujourd'hui , tendu de tout son être vers
la réalisation de ce Règne de Dieu, autant on
le sait conscient des exigences de la durée. Par exemple,
il parle volontiers d'une semence qui doit prendre le temps
de germer, pousser et parvenir à maturité. Pour
les choses importantes, Jésus vit au rythme que Dieu
choisit pour se manifester dans les existences humaines. Il
ne cherche pas à précipiter les choses, il ne
cherche pas à devancer le moment de la grâce.
La
société urbaine occidentale nous rend presque
impossible l'attente. Qu'on soit pris dans un bouchon de circulation,
que l'autobus soit en retard ou qu'une personne ne soit pas
au bout du fil au moment où nous l'appelons, cela peut
nous mettre hors de nous. Achetez (ou voyagez) maintenant, payez
plus tard clame la publicité. S'habituer à l'Internet
à haute vitesse nous rend insupportable de travailler
ensuite à un ordinateur où il faut attendre dix
ou douze secondes pour qu'une page s'affiche.
Le
cheminement spirituel s'accommode difficilement de cette impatience
et cette exigence de résultats immédiats. Il suppose
au contraire que l'on sache s'arrêter. Il implique un
processus de décantation et de maturation. Il nous fait
cultiver l'espérance. Voir ce qu'on espère, ce
n'est plus l'espérer : ce que l'on voit, comment l'espérer
encore ? Mais espérer ce que nous ne voyons pas, c'est
l'attendre avec persévérance (Romains 8 25). L'auteur
de la pièce de théâtre acadienne La Sagouine,
Antonine Maillet, le fait dire d'une manière suave à
son héroïne : Ce qui rend heureux, ce n'est pas
d'avoir quelque chose : c'est de savoir qu'on va l'avoir !
Chez
les chrétiens, décembre est le mois de l'attente.
De l'Avent. De la Venue. Du Désir. Un mois hautement
spirituel à l'heure où pour les autres, toutes
les occasions sont bonnes. On se précipite sur les
aubaines . Et si décembre nous était plutôt
donné pour nous permettre d'apprendre à attendre
?
On peut
rejoindre l'auteur à pa.giguere@spiritualite2000.com