'aime
mieux vous prévenir tout de suite : je n'aime pas le
jeûne. Je me réjouis de savoir que Jésus
n'y tenait pas non plus. Les gens pieux de son peuple, qu'on
appelait les pharisiens, pratiquaient le jeûne et, comme
leur maître, les disciples de Jean le Baptiste menaient
aussi une vie d'austérité. Mais Jésus n'imposait
rien de tel ni à lui-même, ni à ses disciples.
S'il y a une parole que les évangélistes n'auraient
jamais inventée, c'est bien celle qui fait écho
à sa réputation auprès des milieux religieux
de son temps : Il mange, il boit et l'on dit : Voici
un glouton et un ivrogne ! (Matthieu 11 19).
C'est que le Dieu qu'il
aimait n'a pas besoin de se faire tirer l'oreille, ni qu'on
expie dans le sacrifice pour le mal et le péché
de nos vies, avant de nous être bienveillant. Plus encore,
le Dieu qu'il aimait et dont il nous a montré le visage
ne nous veut pas privés : il préfère nous
voir dans l'abondance. Le Dieu qu'il aimait et vers qui il nous
tourne ne veut pas que nos fêtes soient sobres : s'il
le faut, il ira jusqu'à transformer l'eau en vin. Quand
il se laisse aller, il multiplie cinq pains pour une foule affamée,
et il en reste. Nous, les chrétiens, nous avons appris
de lui que je nous ne sommes pas faits pour le silence mais
pour la musique. Nous ne sommes pas faits pour l'obscurité,
mais pour la lumière. Nous ne sommes pas faits pour le
manque, mais pour la plénitude.
Mais Dieu ne serait pas
Dieu si cette abondance et cette plénitude étaient
le privilège de quelques uns. Et voilà pourquoi,
à leur manière, les chrétiens sont invités
à jeûner. Pour rendre l'abondance de la vie accessible
à tous. Le jeûne que je préfère,
dit Dieu, n'est-ce pas de dénouer les liens provenant
de la méchanceté, de détacher les courroies
du joug, de renvoyer libres ceux qui ploient, bref, de mettre
en pièce tous les jougs ! De partager ton pain avec qui
a faim, d'héberger les pauvres sans abri, de couvrir
quelqu'un qui est nu, de ne pas te dérober devant ta
propre chair (Esaïe 58 6-7). Le jeûne des
chrétiens n'a rien à voir avec la purification
des toxines et la mise en forme, bien que les chrétiens
sachent l'importance de prendre soin de son corps. Le jeûne
des chrétiens n'a pas non plus, on l'a dit plus haut,
de fonction expiatrice destinée à faire pression
sur Dieu. Le jeûne des chrétiens a une dimension
prophétique. Orienté vers le partage, il se fait
ouverture de la vie sur la vie.
Le jeûne des chrétiens
a aussi une signification pédagogique. Il a pour qui
jeûne fonction de rappel. Quand je jeûne, je réapprends
que rien ne m'est dû et que tout m'est donné. Quand
je jeûne, je redécouvre que le fait d'être
en vie est plus important que la nourriture et que le corps
est plus important que le vêtement. Quand je jeûne,
je me souviens que je suis plus qu'une consommatrice ou un consommateur.
Si bien que quand j'y pense,
s'il y a quelque chose que j'aime dans le jeûne, c'est
qu'il conduit au dé - jeûner. Comme chrétien,
je trouve le sens du jeûne dans le chocolat qui suit les
privations. Dans la terre promise à la sortie du désert.
Dans la mer aux limites des plaines arides. Dans le don au terme
de l'attente. Dans la résurrection au-delà de
la mort. Dans Pâques à la fin du carême.
On peut rejoindre l'auteur à pa.giguere@spiritualite2000.co