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Exposition
de Gaston Petit, o.p.
L'oeuvre
au religieux
Présentation
par Paul-Henri Girard o.p.
On aura remarqué le titre de ce texte.
Il ne s'agit pas de l'uvre religieuse de Gaston Petit,
mais de son uvre au religieux. La nuance me parait
importante. Les madones de Raphaël, même si elles
sont intitulées: La Mère et l'Enfant, ne sont
pas nécessairement des uvres religieuses, surtout
si on sait que l'artiste a voulu peindre une de ses maîtresses.
Par contre les prostituées de Rouault, au premier
abord sans lien avec le religieux, si elles expriment la
misère humaine, le repentir du cur, sont religieuses,
puisqu'elles sont une approche du mystère du salut.
Même chose pour le beau, le vrai. Laissons tomber
nos préjugés, pour nous ouvrir aux dimension
de la Création.
Je lisais récemment dans un magazine
à grand tirage un interview de Philippe Starck, qui
résumait sa pensée par une boutade: Je
suis contre le beau, je préfère le bon.
Starck visait surtout le design industriel, et faisait clairement
passer le bon avant le beau, à cause de ses exigences
d'efficacité. Au fond je me demande si nous n'avons
pas là un reflet de la pensée des artistes
contemporains. Le beau étant, disait-on jadis la
splendeur du vrai, exigeait de l'uvre artistique
qu'elle soit belle, admirable, objective, intemporelle.
Préférer le bon aujourd'hui c'est exiger de
l'uvre qu'elle soit avant tout utile, intime, subjective,
plus engagée dans le temps, marquée de secousses
parfois inattendues.
Entendons-nous! Je ne dis pas que les artistes
contemporains font fi du bon, du beau et du vrai dans l'art,
qu'ils négligent une certaine splendeur
objective pour se réfugier dans le provisoire et
l'éphémère. Je dis que le sentier qui
s'ouvre, sans nier l'ancien, amène une perspective
que les siècles passés - la Renaissance surtout
- ont souvent délaissée. L'art contemporain
m'apparaît comme l'être humain, c'est-à-dire
quelque chose qui vit, qui respire et qui sait mourir, s'il
le faut. En somme, moins splendide que sincère.
Une uvre, qui, excluant fumisterie et
dilettantisme, livre selon les états d'âme
passagers de l'artiste les plis et replis du cur:
tendresse, angoisse, et laideur, pourquoi pas? Pensons aux
visages torturées de Picasso, aux christs défigurées
de Germaine Richier, aux filles de rue de Rouault. Pensons
aux turbulences d'Henri Michaux, aux personnages grotesques
d'un Bacon, à l'homme décharné de Giacometti.
Heureux bien sûr de retrouver dans tout cela l'humour
d'un Folon, les fantaisies lunaires d'un Chagall, les arabesques
joyeuses d'un Matisse, les personnages soufflés-essoufflés
d'un Botero.
Picasso aurait dit: Je ne cherche pas,
je trouve. Ce mot sied bien à la mentalité
de l'artiste actuel dans la mesure où il peut exprimer
son réel vécu à travers le rêve,
les secousses de l'inconscient, le dynamisme engagé
qui bannit la répétition, les fausses confidences.
L'artiste contemporain essaie de traduire à travers
son art défis et risques de la vie: anecdotes et
humour, brisures du temps, lâchetés du démissionnaire,
semences de contemplation.
Son effort consiste à réconcilier
dans un geste de compassion gloire d'un Dieu inimaginable
et petitesse de l'homme, ce roseau pensant. Or, si tout
cela qui vient d'un cur mis à nu
est vrai et sincère, je dis que l'artiste atteint
ainsi le religieux. C'est à travers cette
vision particulière de l'art que je regarde l'uvre
au religieux de Gaston Petit.
Gaston Petit ne peut pas nier ce qu'il est:
d'origine canadienne, membre d'un jeune pays qui cherche
encore son identité à travers les hauts et
les bas d'une modernité complexe. Il est aussi conscient
de ce qu'il est devenu: chrétien, prêtre et
dominicain, dont la mission est de témoigner la Vérité
sous toutes ses formes - l'art n'y échappe pas -
et par surcroît missionnaire au Japon depuis 40 ans.
Riche de deux cultures occidentale et orientale. Il faudra
s'en souvenir tout au long de ce regard plutôt sommaire
sur son uvre artistique.
Dans ses moments de créativité
l'artiste lui-même ne sait pas toujours qui va l'emporter:
Occident ou Orient? profane ou religieux. Il a bien raison.
Tant de choses échappent à nous-mêmes!
Mais enfin, il est louable d'essayer de retrouver dans l'uvre
de Gaston Petit l'étincelle qui relie
l'humain au divin. Relier, tel est le sens originel du mot
religieux utilisé ici.
L'uvre au religieux dans l'art de Gaston
Petit! Je serai franc en disant que ce n'est pas toujours
évident. La touche religieuse se perçoit
le plus souvent à travers des mots échappés
au cours d'une conversation, un écrit sur un sujet
souvent profane, une toile qui n'émet pas nécessairement
des rayons de bonne conduite. Je veux partir d'exemples
concrets pour découvrir le religieux
dans l'uvre de Petit.
L'Oreille au guet
Un jour, un collègue dominicain - peut-être
voulait-il le faire réagir ou encore éprouver
ses convictions - dit à Gaston Petit: Mais
enfin, tu es prêtre et missionnaire, quand vas-tu
faire de la peinture religieuse? Petit venait tout
juste de terminer la toile intitulée L'Oreille au
guet. (fig.
1). Un
peu à contrecur - sera-t-il compris? - il expliqua:
Regarde cette toile, tu ne l'a trouves pas assez religieuse?
Ce chien entre les chambranles de la porte ne te rappelle
rien, toi dominicain? Regarde, il tend une oreille attentive
autant aux bruits du dedans qu'à ceux du dehors.
Ce chien n'est pas là par hasard.
Selon la légende dominicaine, Jeanne
d'Aza, mère de celui qui deviendra plus tard saint
Dominique, le fondateur de l'Ordre des Dominicains, vit
en songe un chien portant dans sa gueule un flambeau allumé
sortir soudainement de son sein pour aller enflammer le
monde. Dominique symbolisé ici par le chien se tient
au centre de la toile. Il est à l'écoute de
ceux et celles qui souffrent d'être privé de
la vérité, happé par les mensonges
de la facilité.
Le chien-Dominique, se tient là, prêt
à courir leur porter le mot qui console, la parole
qui rassure. Tous ces gens qui l'entourent sont des personnages
de son temps et du nôtre: dévotes, prostituées,
bons et mauvais larrons. Tous ont besoin de se dire dans
une plainte, d'élever la voix. Le chien médite
leurs propos. Lui qui se sait dans le monde sans être
de ce monde, est attentif au rythme du temps qui passe
et repasse au balancier de l'humaine fragilité.
Mesure à deux temps, mesure à
quatre temps, mesure à vingt ans, mesure a cent ans:
c'est le fruit temporel qui rythme la danse des personnages
en silhouettes derrière des carreaux de papier. Ils
bougent sans cesse, ces personnages, comme ensorcelés
par la musique de l'hérésie, des trahisons,
du mensonge. Comment les rejoindre, leur faire passer le
seuil qui mène à la paix du cur? Dominique
prie, tend l'oreille, attend. Il attend patiemment les ordres
de l'oiseau-Esprit qui vient de se poser sur le linteau
de la porte. Dominique sait que si l'Esprit féconde
sa parole, celle-ci peut devenir ardente et réchauffer.
Quand vas-tu faire de la peinture religieuse?
Que cherche-t-il ce collègue, dans l'uvre de
Petit? Des vierges pâmées, des christs sanguinolents,
des images pieuses?
Cela n'existe pas. À qui sait regarder avec les yeux
du voyeur, l'uvre de Petit, comme dans la toile de
l'Oreille au guet, ou encore celle de Au havre d'un accord
(fig. 2),
ne se dit pas camelote mais miroir de la sincérité.
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